Vingt ans après son premier album éponyme, le second opus de Glissandro 70 se situe à la croisée des chemins entre album et archives. Composé d’une décennie d’enregistrements abandonnés, perdus suite à un accident de disque dur, retrouvés sous forme de mixages stéréo bruts, réévalués avec le temps, puis restaurés, enrichis et sublimés, ils voient enfin le jour. La mécanique envoûtante de Glissandro 70 se comprend mieux à travers la dissonance des approches respectives des deux membres en tant artistes solo et chefs de groupe. Craig Dunsmuir, véritable encyclopédie musicale et disquaire torontois depuis vingt ans, est à la tête du Dun-Dun Band, un groupe puisant son inspiration dans l’univers de trois grands noms du rock (Fela, Philip et Pharaoh). Bien qu’inspirés par le math-rock, les riffs savoureux de G70, composés par Dunsmuir, ne cherchent pas à esthétiser la complexité ni à importuner l’auditeur avec la notion de 13/8. Le rythme se matérialise plutôt comme une simple composante du riff, partageant davantage avec l’afrobeat, une autre source d’inspiration pour Dunsmuir. Sandro Perri, véritable bête de studio, pourrait être le Caetano Veloso torontois, créant des morceaux amples et foisonnants d’une beauté quichottesque, dont la virtuosité texturale et le plaisir de la répétition transforment la musique pop en sculpture sonore. Ensemble, ils se complètent à merveille, et Glissandro 70 est également influencé par la convergence de leurs projets électroniques alternatifs respectifs, Kanada 70 et Off World. Sur G70 2 : Bones Of Dundasa, Dunsmuir joue le rôle d’arbitre des riffs, tandis que Perri endosse celui de bouffon, déstabilisant les « ostinatos obstinés » avec ses tics texturaux caractéristiques, son mix et ses interventions dub. En 2016, Dunsmuir a envoyé un courriel à Perri pour lui proposer de se rencontrer autour d’un verre. Perri lui a dit que c’était une bonne idée, car il avait quelque chose à lui annoncer. Au bar, Dunsmuir a lâché une bombe : ces enregistrements sur lesquels ils avaient travaillé ces dernières années… eh bien, il avait eu des doutes et voulait les mettre de côté. Perri a alors lâché une autre bombe : il avait accidentellement supprimé ces mêmes enregistrements lors d’une mise à jour de son ordinateur. Perri a fini par retrouver des mixages stéréo bruts sur un autre disque dur. Lorsque les confinements ont été instaurés, il a commencé à éplucher ses vieux enregistrements, mais ce n’est qu’en 2024 qu’il a réécouté les mixages. « Le temps les avait sublimés. Alors je me suis dit : c’est peut-être le moment d’essayer d’en faire quelque chose.» Dunsmuir était partant et les deux hommes se sont attelés à la préparation du matériel pour la sortie. L’album s’ouvre sur un terrain familier avec une version ample de “Lucky Cloud” d’Arthur Russell. Dunsmuir troque l’atmosphère sombre de l’original pour une voix d’une vulnérabilité poignante, à mi-chemin entre Rick White et Lou Barlow. Le tromboniste Peter Zummo, collaborateur de Russell, y apporte un accompagnement d’une beauté élégiaque. Dès le deuxième morceau, les océans sonores sont contenus de telle sorte que les gouttes qui s’échappent retombent comme des élastiques tendus à bloc. Au fil de la partie centrale de l’album, les nombreuses évolutions de G70 par rapport à leur premier opus se précisent. Là où les riffs s’épanouissaient autrefois librement, ces morceaux savourent leur relative brièveté. Souvent, il n’y a même pas de riffs, témoignant de l’intérêt grandissant de Dunsmuir pour le pad de batterie Roland Handsonic, qu’il transforme en un foisonnement d’angles acérés, canalisés par les mutations envoûtantes de Perri. L’obscurité fait parfois son apparition, notamment sur le menaçant “Aquatint”, où Dunsmuir puise son inspiration dans le post-dubstep du début des années 2010. Ce n’est que sur le dernier morceau de l’album qu’ils jettent à nouveau un regard en arrière, avec le remix de Dan Bodan de leur tube le plus entêtant de leurs débuts, une descente à 6 heures du matin pour les pistes de danse endiablées.

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